M. Attali aussi se trompe.


M. Attali a des qualités intellectuelles hors du commun. Son immense culture, sans cesse mise à jour, et son goût pour les rapprochements d'idées les plus inattendus, font de lui un visionnaire et un conteur fascinant. Mais il ne se soucie pas des détails.

«Pour l'instant, je ne me suis pas trop trompé» nous glisse M. Attali à la fin de son débat avec M. Minc, en réponse aux nombreux auditeurs qui mettaient en cause leurs crédibilités respectives. Dix minutes plus tôt pourtant (à 49'05), il nous dévoilait inconsciemment une de ses graves erreurs: «Quand la monnaie unique a été faite, toute l'idée était d'avoir immédiatement après une politique budgétaire unique, une politique fiscale unique, une politique industrielle unique et naturellement cela déboucherait sur une démocratie unique».

Admettons-le. Mais cette idée était totalement irréaliste. Or c'était une condition essentielle pour que la création de l'euro, à laquelle M. Attali a largement contribué, soit positive pour notre pays. Il ne l'a pas vu. Cela résulte nous semble-t-il d'une grave sous-estimation des effets de la concurrence internationale sur l'emploi dans un pays qui, comme le nôtre, n'a plus sa propre monnaie. Il a commis la même erreur dans son très médiatisé rapport au Président de la République sur la libération de la croissance française. Mais il a de la chance: la crise ne permettra pas de voir l'inefficacité globale des mesures qu'il a proposées. Et l'on sourit en l'entendant répéter partout qu'il l'avait prévue...

Cette fois-ci pourtant, nous sommes d'accord avec M. Attali: en matière d'emplois, notre pays sera nettement plus touché qu'annoncé. L'ennui est que le raisonnement qu'il nous présente pour expliquer pourquoi (à 17'24) est faux. Certes, les services publics seront peu affectés par la crise. Une baisse de 2% du PIB global proviendra donc d'une baisse plus importante de l'activité productive. Mais si l'on poursuit ce raisonnement, et c'est sans doute ce que fait M. Minc pour se montrer optimiste, on doit constater en même temps que ce dernier secteur n'emploie qu'une partie des salariés. L'impact global sur l'emploi devrait donc rester aux alentours de 2%.

Comment M. Attali parvient-il comme nous à la conclusion que les dégâts seront nettement plus importants? Une erreur dans la suite du raisonnement, que M. Minc ne commet pas ? Ou une intuition si puissante que M. Attali en oublie sa propre logique?

Nous parvenons pour notre part à cette conclusion par un raisonnement économique. Mais bien entendu très différent du leur. Nous pensons en effet que ce sont les exportations qui définissent le niveau de l'activité globale. Or les exportations sont essentiellement réalisées par l'industrie. La baisse importante de l'activité industrielle que chacun voit venir – et qui résulte de l'impossibilité des banques du monde à continuer à prêter aux acteurs des pays déficitaires – va selon nous se traduire progressivement par une baisse d'activité équivalente des services productifs de notre pays – bâtiment, restauration, transports…

Nous attendons depuis plusieurs mois que les économistes réfutent la démonstration, il est vrai un peu complexe, de notre thèse. En attendant, signalons qu'elle explique de manière simple pourquoi la crise des subprimes, qui ne concernait a priori que les banques anglaises et américaines, nous a atteints en quelques semaines et est en train de nous frapper très durement.

Quoi qu'il en soit, que nous ayons tort ou raison, de deux choses l'une:
- soit les conclusions optimistes de M. Minc – qui sont celles de la plupart des économistes français – sont exactes et nous pouvons être rassurés;
-soit c'est l'intuition de M. Attali qui l'est, et il serait bon qu'il adopte alors un mode de raisonnement qui puisse la conforter au lieu de la contredire.

Mais disons le tout-de-suite: s'il adopte notre manière de prendre en compte les effets de la concurrence internationale, il devra modifier profondément son rapport pour la libération de la croissance française.

Daniel Fédou, le 27 mars 2009.