L’effroyable gâchis.


Ils devaient gravir ensemble l’Everest ; ils s’enfoncent dans les marais. Ils voulaient créer un million d’emplois ; ils vont plonger la France dans la récession et accroître encore le chômage.

Tout avait pourtant bien commencé. Nous avons salué ici la belle initiative de Pierre Gattaz, qui redonnait de l’ambition à notre pays en matière d’emplois. Nous avons aussi salué le courage de François Hollande pour avoir reconnu lors ses vœux que le CICE était un échec – certes à demi-mots, en déclarant qu’il le remettait sur la table de discussion des partenaires sociaux, mais peut-on demander plus à un Président de la République ?

Dès lors, la voie était ouverte pour le redressement de notre pays. Tout a été gâché.

Le premier coupable est le MEDEF. Nous nous sommes interrogés ici sur les raisons de l’élection de Pierre Gattaz : soutien de fond à ses idées ou conséquence de l’obstination de Laurence Parisot à se représenter? La deuxième explication était la bonne. Et, faute d’avoir remanié son équipe de permanents, faute d’avoir ouvert une réflexion en profondeur avec les fédérations pour les faire réfléchir autrement, Pierre Gattaz a laissé le MEDEF retomber dans ses graves erreurs d’analyse. Et il a demandé le maintien du CICE.

Simultanément, la CFDT est réapparue, pour demander la même chose. Les historiens nous diront peut-être un jour comment le patronat vieille formule a pu s’assurer du soutien constant de ce syndicat. Quoi qu’il en soit, l’affaire était alors entendue. Car le Président de la République avait commis l’erreur de s’en remettre aux discussions entre partenaires sociaux. Pierre Gattaz muselé, il se retrouve aux mains du duo infernal qui conduit depuis des années la France au déclin économique et social.

Mais le plus surprenant de cette sinistre affaire est la position de nos économistes. L’aveuglement de la plupart d’entre eux est en effet extraordinaire. L’échec du CICE sur l'emploi est pourtant évident : les derniers chiffres du chômage parlent d’eux-mêmes. D’autant que jusqu’à la fin de l’année dernière, seul son volet positif était en œuvre : la baisse des charges. Avec la hausse de la TVA au 1er janvier nécessaire pour le financer, il va de soi que la situation va s’aggraver.

Mais qu’importent les faits. Seule compte pour eux la théorie qu’ils ont apprise [1]. Ils continuent donc à expliquer que, pour créer des emplois, il faut concentrer les baisses de charges sur les bas salaires. C'est un terrible contre-sens. Ainsi, au lieu d’alléger de 30 milliards les charges des entreprises exportatrices qui en ont le plus grand besoin pour retrouver de la compétitivité à l’étranger, nous allons les saupoudrer sur des entreprises dont le vrai besoin est d’avoir des clients français un peu plus nombreux et un peu plus solvables. Quel gâchis !

Le pire est que dans le premier cas, la mesure s’autofinançait grâce à un surcroît d’exportations. Dans le second cas, il va falloir la financer par une baisse importante des dépenses publiques. 50 milliards nous dit-on. Or, quelle que ce soit la manière de procéder – baisse de prestations sociales, suppression de niches fiscales, baisse des investissements publics, réduction du nombre de fonctionnaires… - cela va diminuer d'autant le pouvoir d'achat de Français. Donc le chiffre d'affaires des entreprises. Qui découvriront après coup que leur situation s'est à nouveau dégradée, faute de clients. Car la France se sera enfoncée dans la récession et le nombre de chômeurs aura encore augmenté.

Les 20 milliards de CICE échouent, on va en mettre 10 de plus : l’aveuglement de nos élites est effrayant. Répétons-le une fois encore: la seule solution pour créer des emplois est de redonner de la compétitivité à nos entreprises exportatrices. Comment le leur faire comprendre?

Daniel Fédou, le 2 avril 2014.

[1] Nous avons montré pourquoi elle l’est devenue. La démonstration est donnée ici.