Le MEDEF et les dépenses publiques.


Que nos lecteurs se rassurent : nous sommes parfaitement conscients des gaspillages d’argent public : organismes inutiles, emplois redondants, absentéismes choquants … tout le monde voit cela [1]. Mais nous maintenons ce que nous avons écrit : la baisse nécessaire des dépenses publiques n’est pas la priorité du moment. L’objectif immédiat ne doit pas être de réduire les emplois publics, mais de créer des emplois privés.

Le raisonnement de ceux qui nous ont exprimé leur désaccord sur cette partie de notre dernier papier paraît de pur bon sens : on ne pourra baisser les prélèvements obligatoires que si l’on baisse les dépenses publiques. Ce raisonnement s’inspire de ce que ferait une entreprise ou un ménage dans une situation analogue à celle de notre pays. Mais il est erroné. On peut certes considérer la nation tout entière comme une entreprise. A la condition de ne pas oublier que c’est une entreprise très particulière, pour deux raisons au moins. Une nation est obligée de garder tous ses citoyens, alors qu’une entreprise peut licencier ses collaborateurs. Et les clients de la France sont ses propres salariés, les Français [2].

Ces deux différences changent tout. Que les chefs d’entreprises qui restent sceptiques s’imaginent être responsables de l’activité économique d’une île jusque-là déserte où leur bateau a échoué. Ils verront que le meilleur moyen pour améliorer la situation d’ensemble n’est pas d’exclure tel ou tel naufragé des charges collectives, mais au contraire de trouver la manière de les utiliser tous de la manière la plus efficace possible pour la collectivité.

Beaucoup sont conscients du fait que la réduction des dépenses publiques entraîne une baisse de l’activité économique globale et donc une hausse du chômage. Mais ils pensent que cela ne dure qu’un temps. Que très vite la situation se redresse. Et ils citent un certain nombre de pays qui ont emprunté cette voie avec succès. Nous les invitons à observer ce qui se passe en Espagne. Car les pays qu'ils donnent en exemple ont leur propre monnaie. C'est une différence majeure. Ils ont pu utiliser la baisse de la parité de leur monnaie comme un troisième levier, qui a fait pencher la balance dans le sens de la reprise et de la création d’emplois, face aux deux leviers qui se neutralisent en très grande partie : la baisse des prélèvements obligatoires d’une part, qui permet la relance, et la baisse des dépenses publiques d’autre part, qui a l’effet inverse.

Depuis l’adoption de l’euro, le levier de la parité monétaire n’est plus disponible pour nous. La question qui se pose est alors de savoir si nous pouvons baisser les charges sans baisser les dépenses publiques. Notre réponse est oui, à la condition que la baisse des charges soit réalisée de telle sorte qu’elle relance effectivement l’activité économique. Ce n’est pas si simple. La CGPME a raison de dire que ce n’est pas la baisse des charges qui incitera les petites entreprises à embaucher, mais la hausse du carnet de commandes. Et Force Ouvrière a raison de constater que l’on a effectué plusieurs baisses de charges depuis des années et que cela n’a rien donné. Une nouvelle démonstration vient d’en être apportée par le CICE, qui est comme nous l’avions prévu un échec flagrant.

Le MEDEF doit donc avoir pour seul objectif dans les discussions qui s’ouvrent de proposer une réduction des cotisations sociales qui relance véritablement l’activité économique [3]. Et s’il croit utile de s’interroger sur son financement, il doit garder en tête que c’est lui qui en détient la clef principale: les ressources nécessaires doivent provenir avant tout du redémarrage de l’économie et de la réduction du chômage, qui augmenteront les rentrées fiscales et diminueront les dépenses sociales.

Encore un mot. Si ces arguments économiques ne suffisent pas à convaincre les chefs d’entreprise, qu’ils retiennent au moins l’argument politique qui suit. Le Président de la République offre l’opportunité de baisser de manière significative les cotisations sociales. Le MEDEF doit la saisir, en oubliant les dépenses publiques, qui ne sont ni de sa responsabilité, ni de sa compétence. Il serait absurde de faire échouer la négociation qui va avoir lieu avec les syndicats à cause de cela. Et de compliquer la tâche du président de la République pour obtenir l’approbation de sa majorité au Parlement.

Daniel Fédou, le 26 janvier 2014.

[1] Nous sommes également conscients de l’insuffisance de crédits publics dans de nombreux domaines : une protection contre la maladie de moins en moins assurée ; des moyens de fonctionnement pour la justice, les hôpitaux, la police, l’armée, … de moins en moins suffisants ; sans parler de notre système éducatif, qui s’épuise dans l’illusion que la formation crée l’emploi. En réalité, les collectivités locales - et à un degré moindre l’Etat - ont compensé l’insuffisance des emplois privés par des emplois publics redondants, en ponctionnant sur les autres dépenses, ce qui a pour résultat des services publics qui fonctionnent de plus en plus mal.

[2] Pour faire comprendre la problématique en peu de mots, nous passons ici sous silence la clientèle étrangère. Mais nous n'oublions certainement pas le rôle fondamental qu’elle joue, comme en témoigne la quasi-totalité de nos publications.

[3] Nous avons indiqué comment dans notre précédent papier, et nous entrerons dans les détails dans le prochain.