Une erreur dramatique.


Jean-Marc Daniel est un professionnel de l’économie, enseignant dans une de nos plus prestigieuses écoles de commerce [1]. Très régulièrement invité comme expert sur BFM Business, chacun peut constater que ses propos sont dépassionnés et sous-tendus par une pensée rationnelle structurée.

Il a pu récemment exposer de manière simple et en quelques dizaines de minutes ses idées sur une question cruciale : la désindustrialisation de notre pays. Nous invitons nos lecteurs à en prendre connaissance [2]. La conclusion à laquelle il parvient est à nos yeux aberrante : lutter contre la désindustrialisation de notre pays constitue selon lui une grave erreur du point de vue économique.

Son raisonnement est selon nous erroné, non à cause des idées qu'il exprime, mais d'une contrainte qu'il ignore: la nécessité d'équilibrer nos échanges avec l’extérieur.

Cette ignorance consciente apparaît à plusieurs reprises dans les propos de J.M. Daniel, en commençant par la citation qu’il donne en introduction - et qu’il reprend certainement à son compte, compte tenu de la faible notoriété de la personne qu’il cite : « Il n’y a pas de différence entre le commerce intérieur et le commerce extérieur. Les gens qui croient que les exportations sont un enjeu sont des idiots.»

Nous faisons partie de ces idiots-là : nous essayons d’expliquer depuis des années pourquoi les exportations constituent un enjeu majeur, et pourquoi leur insuffisance est la clef de nos graves problèmes, en particulier la cause de notre chômage de masse [3]. Il est d’ailleurs paradoxal de voir que des économistes, qui connaissent comme tout le monde l’impérieuse nécessité pour les entreprises d’équilibrer leurs comptes, et qui combattent assidûment les déficits publics, puissent penser que le déficit de la nation tout entière serait sans importance.

Il est vrai que la nécessité d’équilibrer la balance de nos échanges avec l'étranger a longtemps été masquée par l’existence de notre propre monnaie, le franc, dont la parité s’ajustait à peu près à notre compétitivité. L’équilibre se faisait alors de manière automatique et indolore. Il est vrai également que les USA, parce que le dollar est la monnaie des échanges internationaux, peuvent en grande partie ignorer cette contrainte.

Mais pour notre pays, elle est toujours là. Et il est faux de croire que notre adoption de l’euro nous en a mis à l’abri. Elle l’a simplement masquée, ce qui la rend encore plus dangereuse. C’est pour l’avoir ignoré que la plupart des pays d’Europe dont le nôtre sont aujourd'hui dans une situation dramatique. Pour rééquilibrer leurs balances extérieures, ils doivent désormais réduire leurs importations, donc faire baisser le pouvoir d’achat des ménages et laisser croître le chômage.

Les exportations constituent donc un enjeu majeur. C’est pourquoi la santé de notre industrie est capitale. Car depuis des années, les services ne parviennent pas à prendre le relais des produits industriels dans nos exportations [4]. Pire: les services couvrent désormais moins de 20% de nos importations totales, contre près de 30% dans les années 60.

Il va de soi qu'il faut encourager les exportations de services comme celles de l'industrie. Mais, pour reprendre l’exemple pris par J.M. Daniel, ce n’est pas demain la veille que la vente des cours de l’Ecole Polytechnique nous procurera les quelque 600 milliards d’euros dont nous avons besoin pour payer nos achats de produits étrangers – même en les rédigeant en anglais et en y ajoutant les cours de l’ESCP ...

Daniel Fédou, le 9 novembre 2013.

[1] l’ESCP Europe.

[2] En cliquant ici.

[3] Lire notamment notre exposé « Un chômage de compétitivité », et pour les économistes notre étude technique.

[4] Pour les raisons que nous avons expliquées au chapitre 1 de notre premier livre publié il y a presque 20 ans, et qui restent malheureusement d’actualité.