La facture des 30 glorieuses?


L’homme est ainsi fait qu’il a besoin d’expliquer toutes choses. Ne le regrettons pas, c’est la source de l’intelligence. Mais sauf dans nos domaines d’expertise, nous nous contentons trop souvent des premières explications venues, dès lors qu’elles correspondent à nos intuitions - ou à nos intérêts. Cette forme de paresse intellectuelle est la source de graves erreurs.

Jérôme Dédeyan, régulièrement invité comme expert à l’émission quotidienne de Nicolas Doze, en a fait une belle démonstration[1]. Il a déclaré que les papyboomers[2] étaient responsables de la situation actuelle de la France. Et face aux premières réactions suscitées par ses propos, il les a confirmés par un « j’assume » empreint de fierté, montrant par là qu’il avait exprimé le fond de sa pensée.

Assimiler une génération tout entière de plusieurs millions de personnes à l’infime minorité qui a pu exercer le pouvoir constitue une généralisation abusive. Elle est condamnée fermement, à juste titre, lorsqu’il s’agit d’une race ou d’une religion. Chacun d’entre nous peut certes en commettre une par inadvertance ; mais on se garde alors de confirmer.

Nous avons néanmoins regardé ce point, par simple curiosité. Premier constat amusant : aucun des 7 présidents de la Vème république, qui depuis 1958 détiennent les pouvoirs essentiels, n’a appartenu à cette génération. Elle a été sautée : MM. Giscard d’Estaing, Mitterrand et Chirac sont nés bien avant - en 1932 pour le plus jeune; MM. Sarkozy et Hollande nettement après - en 1955 et 1954. Et si elle a fourni 6 premiers ministres, le premier d’entre eux[3] a exercé cette fonction de 1984 à 1986, donc dix ans après la fin des trente glorieuses.

Laissons-là les boucs émissaires pour en venir à la question de fond. Prisonnier des slogans sur les dépenses de l’Etat et la dette publique, M. Dédeyan en est venu à croire que la génération des papyboomers avait obtenu trente années de prospérité et de croissance soutenue grâce à un endettement public massif, endettement que la génération suivante doit maintenant rembourser, ce qui la condamne à l’austérité. Les chiffres démontrent que c’est totalement faux. A la fin 1978 [4], à l’issue des trente glorieuses donc, l’endettement public de la France était de 21,76% du PIB. Il atteint 90,23% à la fin 2012.

Ce n’est pas possible, direz-vous ? N’est-il pas vrai que notre pays a développé pendant cette période-là un Etat puissant et interventionniste? N’a-t-il pas engagé massivement l’argent public dans les transports, avec la SNCF et les premières autoroutes, dans l’énergie avec EDF, GDF, Framatome, dans l’aéronautique et le spatial avec Aérospatiale et le CNES, dans le militaire avec Dassault et les arsenaux, dans les véhicules routiers avec Renault, dans le social avec les caisses nationales d’assurances pour la maladie, le chômage, la vieillesse et la famille ?

L’Etat a fait tout cela en effet pendant les trente glorieuses. Et en utilisant les fonds publics aussi souvent que nécessaire. Mais avec d’excellents résultats sur l’endettement: les chiffres de l’INSEE sont incontestables.

Qu’est-ce que cela montre ? En premier lieu que des experts peuvent dire de belles âneries lorsqu’ils quittent leur domaine de compétence. Ils sont alors soumis comme tout le monde aux slogans et idées toutes faites. Pour peu qu’apparaissent des boucs émissaires, l’intuition devient certitude. Aussi fausses l’une que l’autre.

Le problème est que ces paroles irréfléchies d’experts finissent par influencer les hommes politiques. Cela les détourne des vrais problèmes et donc des vraies solutions. Car, à l’instar de celui qui a perdu ses clefs dans la nuit, ils les cherchent là où sont braquées les lumières.

Avant de confirmer ses propos, M. Dédeyan aurait bien fait d’écouter ce que lui a répondu un auditeur anonyme : la génération des papyboomers ne travaillait pas 35 heures par semaine. Il aurait trouvé là une des pistes qui conduisent aux véritables causes de la situation actuelle. Espérons que cet article va l’inciter à les chercher.

Daniel Fédou, le 27 octobre 2013.

[1] Le 10 octobre sur BFM business.

[2] Les nombreux enfants nés à l'issue de la deuxième guerre mondiale, disons entre 1945 et 1950.

[3] Laurent Fabius, né en 1946. Le suivant, Alain Juppé, né en 1945, a exercé de 1995 à 1997.

[4] Les séries disponibles de l'INSEE sur la dette publique ne commencent pas en 1975, comme cela eût été souhaitable, mais en 1978.