Réduire les dépenses de l’Etat ?


Une erreur ne devient pas une vérité parce qu’on la répète avec conviction. C’est évident. Mais du point de vue sociologique, les choses sont beaucoup moins claires. Les hommes politiques et les publicitaires le savent bien : il suffit de répéter pour convaincre, les électeurs comme les consommateurs. Au bout d’un certain temps, les phrases répétées se transforment en vérités pour l’opinion publique, simplement parce qu’elles lui sont devenues familières.

Il en va ainsi de la phrase : « il faut réduire les dépenses de l’Etat. » Quiconque un peu au fait des mécanismes économiques sait qu’elle est inappropriée. Si l’on doit se fixer un objectif en la matière, c’est celui de réduire les dépenses publiques dans leur ensemble, et non les seules dépenses de l’Etat. Autrement dit, les dépenses de l’Etat, des collectivités locales (régions, départements, communes…) et des caisses de sécurité sociale.

Pourquoi la distinction est-elle importante ? D’abord parce que les dépenses de l’Etat ne représentaient en 2012 que 28% des dépenses des administrations publiques[1]. Ensuite parce que les mots jouent un rôle capital dans la pensée. On ne peut pas penser sans mots. Et il ne peut y avoir de pensée correcte si l’on n’utilise pas les mots qui conviennent.

La restriction aux seules dépenses de l’Etat de l’objectif énoncé n’est pas seulement le résultat d’une commodité de langage. Elle fait aussi écho aux préconisations instinctives de deux courants politiques puissants. Ceux qui pensent qu’il faut abattre les Etats des différents pays pour construire l’Europe d’une part. Ceux qui pensent qu’il faut réduire au maximum les interventions de l’Etat pour redevenir compétitifs d’autre part.

La phrase inappropriée « il faut réduire les dépenses de l’Etat » est donc régulièrement répétée. Si bien que désormais, elle tient lieu de panacée à une grande partie de l’opinion publique. Et l’on en vient à juger toute nouvelle mesure sur ce seul critère : celles qui ne s’attaquent pas aux dépenses de l’Etat ne sauraient être efficaces.

Il en résulte plusieurs conséquences fâcheuses. Nous nous contenterons d’aborder aujourd’hui celles qui concernent la décentralisation. Pendant que l’opinion publique est focalisée sur les dépenses de l’Etat, les collectivités locales sont livrées à elles-mêmes. Symétriquement, l’Etat culpabilisé considère la décentralisation comme une évolution a priori favorable, qu’il relance de ce fait régulièrement sans se demander si les nouvelles décentralisations envisagées seront efficaces ou non du point de vue de la dépense publique totale.

Les chiffres de l’INSEE permettent de mesurer les résultats. De 2000 à 2012, la part des dépenses de l’Etat dans le PIB a diminué, passant de 17,5% à 15,8% [2]. En revanche, celle des dépenses des administrations hors sécurité sociale a augmenté de 29,7% à 30,4%. Les européistes y trouvent peut-être leur compte. Mais certainement pas les libéraux : ces conséquences sont à l'opposé des objectifs qu’ils poursuivent. D’autant que le transfert de charges de l’Etat vers les collectivités locales s’accompagne d’un transfert sur les impôts locaux, qui sont beaucoup plus pénalisants pour l’économie que ceux de l’Etat, comme la TVA ou l’IRPP.

Daniel Fédou, le 19 octobre 2013.

[1] Contre 34% en 2000. La mesure énoncée est donc largement mise en œuvre, et le moins que l’on puisse dire est que la situation du pays ne s’améliore pas…

[2] Tous les chiffres sont tirés des séries annuelles en base 2005 de l’INSEE, sur les dépenses consolidées totales des administrations publiques, mises à jour le 3 octobre 2013.