A propos du bricolage dominical.


Le débat qui est né sur l’ouverture dominicale des magasins de bricolage illustre comment les idées fausses en matière d’emplois peuvent naître et prospérer.

Un constat tout d’abord : nous serions tous contents que notre magasin de bricolage soit ouvert le dimanche. Il en résulte, par un mécanisme psychologique bien connu, que sans y réfléchir davantage nous sommes prêts à accepter toutes les vertus que l’on peut attribuer à cette mesure. En particulier à affirmer qu’elle permettrait de créer des emplois.

En outre, le débat a été habilement lancé en même temps que celui sur une parfumerie des Champs-Elysées. La réflexion sur les magasins de bricolage s’est ainsi transformée en réflexion sur l’ouverture dominicale des magasins en général. Or, ce débat élargi n’a pas de réponse unique en matière d’emplois [1]. En revanche, il connaît un grand succès, car chacun peut donner son avis, sur la base de critères sociaux ou religieux. C’est un autre phénomène bien connu : nous déformons une question un peu complexe en une question simple à laquelle nous avons une réponse à apporter.

Entretemps, l’efficacité en termes d’emplois de l’ouverture dominicale des magasins de bricolage est devenue un fait acquis.

Les experts auraient pu contenir ces dérives : ils connaissent ces paresses intellectuelles qui faussent le jugement et ils s’efforcent de s’en prémunir par des analyses rationnelles. Mais en matière d’emplois, ils raisonnent pour la plupart d’entre eux avec des théories qui sont devenues obsolètes, comme nous l’avons amplement montré dans ce site. Nous n’en referons pas ici la démonstration.

Dans le cas présent pourtant, l’analyse n’est pas compliquée. Il suffit de regarder ce qui se passerait en pratique si l’ouverture dominicale des magasins de bricolages était autorisée. Pour ce faire, nous distinguerons les trois principales catégories de clients potentiels.

Les inactifs de différentes natures – retraités, chômeurs … ont du temps libre et des revenus réduits. Ils réparent donc eux-mêmes ce qu’ils peuvent. L’ouverture du dimanche leur apporterait certes de la flexibilité, mais ne changerait rien à leur activité globale. Son effet en termes d’emplois serait donc à peu près nul : quelques salariés des magasins concernés seraient amenés à effectuer le dimanche une partie de leurs heures de travail hebdomadaire actuelles.

Les salariés actifs en revanche n’ont pas beaucoup de temps. L’ouverture dominicale leur permettrait de bricoler davantage. Cela créerait de l’activité complémentaire, et donc des emplois nouveaux dans les magasins concernés. Mais à l’inverse, les salariés actifs feront moins appel aux artisans. Quel est le solde ?

Pour toutes les tâches qu’il pourra désormais effectuer lui-même, le bricoleur du dimanche substitue au travail des artisans son propre travail et l’achat d’outillages. Or ces derniers sont en très grande majorité fabriqués à l’étranger. Pour les raisons qui sont longuement développées dans ce site, le solde est donc nettement négatif en termes d’emplois.[2]

La troisième catégorie est constituée par les travailleurs au noir. L’ouverture dominicale les intéresse, car elle leur permettrait de travailler dans les habitations en la présence de leurs occupants, ce qui lèverait un des principaux obstacles au développement de leur activité. Certes, en termes économiques, un emploi au noir est un emploi. Mais on ne peut évidemment pas en encourager le développement, si l’on ne veut pas entretenir la spirale négative dans laquelle nous sommes entrés avec les 35 heures.

En réduisant l’activité des artisans en effet, que ce soit par le travail au noir ou par le bricolage dominical, on réduit les recettes fiscales et sociales qu’ils procurent. Il faut donc tôt ou tard augmenter les taux des prélèvements obligatoires payés par ceux qui continuent de travailler. Cela entraîne un renchérissement de leur prix, une nouvelle baisse de leur activité et avec elle une limitation de l’emploi dans ce secteur. Il sera très difficile de sortir de ce cercle vicieux, car le recours aux artisans coûte déjà très cher ; il ne faut surtout pas en rajouter.

Il est donc clair à nos yeux que l’ouverture dominicale des magasins de bricolage joue contre l’emploi. Et il est bien triste d’entendre ceux qui dénoncent, à juste titre, le niveau trop élevé de nos cotisations sociales défendre une mesure qui les ferait augmenter.

Daniel Fédou, le 6 octobre 2013.

[1] Parce que ce magasin des Champs Elysées s'adresse aux touristes étrangers, nous analysons son cas de manière totalement différente.

[2] Inutile sans doute de rappeler que le travail du bricoleur ne constitue pas un emploi. Il n’est même pas comptabilisé.