Taxe carbone et emplois.


La taxe carbone fait apparaître une nouvelle fois nos divergences avec nombre de nos économistes dans l'analyse des causes du chômage.

Si l'on en croit diverses déclarations officielles, cette taxe relancera l'activité économique et créera de très nombreux emplois dans notre pays – plusieurs centaines de milliers nous dit-on. Personne ne paraît le contester. Comme si chacun admettait l'idée qu'en créant des activités nouvelles, celles liées à la «croissance verte», on créerait des quantités d'emplois. Donc comme si notre chômage était dû à une saturation des besoins.

Cette thèse est évidemment fausse. Allez demander à un RMIste ou à un jeune si ses besoins sont saturés… Comment croire par ailleurs que nous aurions découvert une taxe qui crée des emplois? Ce serait un vrai miracle. Auquel aucun autre pays ne semble croire. Certes, dans quelques années, le travail de centaines de milliers de personnes sera lié à la «croissance verte». Mais des centaines de milliers d'autres auront perdu leur emploi «gris». Rien n'indique a priori que le solde sera positif.

D'où sortent ces chiffres extraordinaires? Certainement pas des modèles des économistes, qui nous expliquaient il y a peu pourquoi la TVA sociale ne pouvait pas avoir d'effet significatif sur l'emploi. Parce que la manière de taxer importait très peu. Et que seul comptait vraiment le montant prélevé. Le ministère des Finances reste à l'évidence dans cette optique. Selon les premières estimations qu'il a présentées à la réunion des experts des 2 et 3 juillet, les effets de la taxe carbone seraient très faibles sur l'activité globale, donc sur l'emploi.

Nul doute qu'il aurait souhaité présenter des chiffres plus optimistes, tant le besoin d'introduire un nouvel impôt pour réduire le déficit public se fait pressant. Et la taxe carbone présente de ce point de vue un avantage de taille: ses promoteurs préconisent, avec de bonnes raisons, que son taux soit augmenté chaque année.

Récusons-nous pour autant ces perspectives radieuses sur l'emploi? Pas nécessairement. Car la taxe carbone présente la caractéristique de frapper pour l'essentiel des importations: celles des produits pétroliers. Parce que nous expliquons le chômage par une compétitivité internationale insuffisante, cette taxe peut être favorable à l'activité économique. En effet, en faisant diminuer les importations de pétrole et de gaz, elle réduit les exportations nécessaires pour obtenir le plein emploi, comme on l'explique par ailleurs.

De la manière dont nous raisonnons, deux paramètres sont alors essentiels:
- la réduction de consommation de produits pétroliers, grâce à la hausse de leur prix provoquée par la taxe carbone ;
- la réduction éventuelle des exportations, due à la hausse des prix de revient nationaux.
Pour que cette taxe soit une chance pour notre pays, il faut que le solde soit positif. Or rien n'est joué en la matière. Même le pire n'est pas à exclure. Tout dépend des modalités d'application.

Il est essentiel de distinguer les entreprises exposées à la concurrence internationale des autres acteurs économiques, ménages et entreprises. Dans ce dernier cas, notre pays peut certainement agir seul et amener sans tarder ces acteurs à se comporter de manière plus écologique. On en obtiendra de surcroît des avantages économiques grâce à la réduction des importations. On bénéficiera ainsi de ce que l'on appelle «le double dividende».

Pour les entreprises exposées en revanche, la situation est très différente. Augmenter leurs prix de revient indépendamment de nos principaux concurrents réduirait encore notre activité économique et l'emploi. Nous devons donc agir de concert avec les autres pays européens, comme cela a été fait pour le système des quotas d'émission de CO².

Faire cavalier seul serait de plus une erreur du point de vue écologique. Il ne faut pas oublier en effet que tout affaiblissement des capacités exportatrices de nos entreprises se traduira par des transferts de production vers des pays moins ambitieux que le nôtre en matière de réduction des émissions de CO². Donc par des émissions globales pour la planète plus élevées. On pourrait alors écoper d'une «double pénalité»: moins d'emplois, et plus de CO².

Qu'est-ce que l'avenir nous réserve? Faute d'être parvenus à convaincre les pouvoirs publics d'adopter notre manière de raisonner, nous craignons le pire. Qu'à l'abri des chiffres fantaisistes sur l'emploi qui ont été jetés en l'air, les modalités de la taxe carbone qui se prépare enfoncent encore davantage notre pays dans le chômage, sous l'oeil goguenard de nos partenaires européens.

Daniel Fédou, le 28 juillet 2009.