Deux prix Nobel entrent en jeu.


Notre dernier article sur le libre-échange a suscité de nombreuses réactions. Nous en retenons deux aujourd'hui, parce qu'elles font appel à deux prix Nobel d'économie, l'un en soutien de la thèse, l'autre comme contradicteur.

Un lecteur, qui travaille dans un des plus grands organismes économiques, nous a suggéré de citer les travaux de M. Maurice Allais pour appuyer notre article. C'est en effet le seul Français qui ait obtenu le prix Nobel d'économie. Et il a consacré un livre entier à cette question. C'est donc bien plus qu'un soutien. Cela aurait dû clore le débat depuis longtemps.

En vérité, la situation est incongrue: une association de chefs d'entreprise se croit obligée de défendre une thèse en quelques lignes, alors qu'un économiste français reconnu mondialement l'a déjà traitée dans un livre ! Mais les choses sont désormais ainsi dans notre pays: on érige en experts ceux qui plaisent, et on ignore ceux qui savent. Bien entendu, les Français n'ont pas le temps d'identifier les experts pour écarter les bateleurs. Mais ils découvrent peu à peu l'inanité des propos tenus par ceux qu'on leur met sous le nez. Si bien qu' ils finissent par n'écouter aucun des leurs.

Un autre lecteur, membre influent d'une grande organisation patronale, nous a invités à relire ce que M. Robert Mundell a écrit sur les zones monétaires optimales. Contradicteur de poids en effet que ce professeur d'économie aux USA. D'autant qu'il a obtenu le prix Nobel d'économie pour ses travaux sur les différences entre taux de change fixés et laissés libres.

L'article qui l'a rendu célèbre a été publié en 1961. Il explique en particulier qu'une condition essentielle pour qu'une zone géographique ait intérêt à avoir une seule monnaie est que la main d'œuvre y soit mobile. C'est en d'autres termes ce que nous avons expliqué dans notre précédent article: une monnaie unique entraîne des pertes d'emplois dans une partie de la zone au bénéfice de l'autre.

Etonnant. Car M. Mundell est présenté comme l'un des pères de l'euro. Sans doute parce qu'il a été consulté avant sa création par les instances européennes. Mais nous n'étions pas là pour savoir s'il leur a conseillé de faire une monnaie unique ou s'il leur a énoncé les moyens pour en pallier au mieux les inconvénients.

Pour en savoir plus, nous disposons du très intéressant texte qu'il a présenté en 1997 à Tel-Aviv. Peu avant d'être choisi pour recevoir le prix Nobel. Et après avoir eu de multiples occasions, en particulier lors de sa présence au FMI, de confronter ses idées initiales à la réalité.  

Bien que les propos d'un homme rémunéré pour intervenir dans des affaires politiquement sensibles soient nécessairement moins libres et moins clairs que ceux du scientifique qui analysait des mécanismes économiques, on peut faire deux constats dans ce texte:
- M. Mundell continue de mettre la mobilité insuffisante de la main d'œuvre au tout premier rang des raisons pour lesquelles il ne faut pas créer une zone monétaire;
- alors qu'il évoque longuement l'euro, il se garde bien d'indiquer si l'eurozone est ou non une zone adaptée à une monnaie unique.

Car à l'évidence, elle ne l'est pas: les Français sont-ils prêts à aller chercher du travail en Allemagne, où ils souffriront du lourd handicap de la langue et où on ne les attend pas?

Outre la satisfaction d'être confortés par de telles sommités, nous tirons des commentaires de nos lecteurs une conclusion: les prix Nobel eux-mêmes n'échappent pas au sort réservé chez nous à ceux dont les idées ne conviennent pas. Soit on instrumentalise leurs pensées, soit on les rend inaudibles.

Daniel Fédou, le 1er juin 2009.