Libre-échange: oui, si.


La cause est entendue: il faut dire oui au libre-échange. Et ne pas céder à la tentation du protectionnisme. Pourquoi? Parce que les économistes nous le disent: le libre-échange profite à tous. Qu'ils veuillent bien nous pardonner de ne pas en être restés là: pour bien comprendre, nous avons pris la mauvaise habitude d'examiner leurs modèles, et en particulier la validité des hypothèses qu'ils retiennent.

On trouve dans les manuels de macroéconomie une démonstration simple des bienfaits du libre-échange, qui ne fait intervenir ni les prix ni les monnaies. Elle est bâtie sur le raisonnement suivant. On considère deux pays qui n'échangent pas. Chacun produit les deux mêmes biens, par exemple du vin et du lait, selon la proportion qui satisfait au mieux le souhait de ses consommateurs. Partant de cet équilibre, il est facile de montrer que la production totale de chaque bien est plus grande si chaque pays se spécialise dans la production du bien pour laquelle il est le plus performant.

Il n'est même pas nécessaire que chaque pays soit plus efficace que l'autre dans la production de l'un des deux biens. On le sait depuis le livre de Ricardo de 1817: il suffit qu'ils n'aient pas la même efficacité relative ; qu'il y ait plus de soleil pour faire mûrir le raisin italien ou plus de pluie pour faire pousser l'herbe des pâturages hollandais. Même si l'agriculture hollandaise est plus productive que l'italienne sur les deux produits, la conclusion restera la même: la spécialisation aboutira à une production totale plus grande.

La démonstration se termine en examinant à quelles conditions la spécialisation se révèlera bénéfique pour les deux pays lorsqu'ils auront échangé; car ce n'est pas systématique. Cela dépend des «termes de l'échange», autrement dit du volume de vin que les italiens devront fournir en échange d'un litre de lait hollandais. Il apparaît qu'il existe une plage dans laquelle les deux pays sont gagnants. Sinon, l'un des deux est perdant. La démonstration écarte ce dernier cas, en postulant que le pays perdant refuserait alors d'échanger avec l'autre. On voit l'implication de cette hypothèse: le libre-échange ne doit pas constituer un dogme, mais être laissé au libre choix des deux pays qui échangent.

La démonstration s'appuie en outre sur deux hypothèses implicites qui ne sont pas anodines. La première est qu'on améliore la situation de chaque pays dès lors qu'ils peuvent offrir à leurs consommateurs une plus grand quantité des deux biens. Cette hypothèse est tout à fait acceptable, lorsque tous les consommateurs peuvent bénéficier peu ou prou du surcroît de produits. Si en revanche certains d'entre eux se retrouvent inévitablement perdants, l'amélioration globale n'est plus une certitude. Or ce n'est pas un cas d'école: lorsque les frontières sont ouvertes, la rémunération de ceux qui sont soumis à la concurrence internationale, en particulier les salariés de l'industrie, est soumise à forte pression.

La seconde hypothèse implicite est que les deux pays sont en situation de plein emploi au départ, et le demeurent ensuite. Il est clair que cette hypothèse ne peut pas être retenue pour notre pays qui souffre d'un chômage de masse. D'autant moins que, comme nous l'avons montré, la concurrence internationale crée du chômage lorsque les taux de change ont été rigidifiés et ne permettent plus d'équilibrer les échanges entre les pays. Or, si l'on ne retient pas l'hypothèse du plein emploi, l'ensemble de la démonstration qui précède s'écroule. En effet, il existe alors un autre moyen d'augmenter la production totale, qui est de résorber le chômage dans le pays qui en souffre.

Nous n'en doutons pas: les économistes peuvent nous proposer des démonstrations plus sophistiquées que celle qui précède. Nous examinerons avec attention les hypothèses de celle qu'ils nous recommanderont. Car nous ne voyons pas pour l'instant comment on pourrait démontrer les bienfaits du libre-échange lorsque les taux de change entre les monnaies des pays concernés ont été rigidifiés.

On dispose d'ailleurs de nombreux exemples historiques de zones géographiques associant parités monétaires rigides et différences initiales de compétitivité: l'Italie du sud et du nord, ou l'Auvergne et l'Ile-de-France. On en connaît les effets: la zone ayant un faible désavantage initial perd progressivement ses emplois au profit de l'autre.

Inutile de préciser que notre pays n'a plus la maîtrise de son taux de change. Et que dans le concert mondial, il ressemble aujourd'hui davantage à l'Auvergne qu'à l'Ile-de-France.

Daniel Fédou, le 25 mai 2009.