Jacques Marseille: des propos irresponsables.


Jacques Marseille est sans doute un homme sincère. Mais il est dangereux. Parce qu'il dit des choses simples sur les questions économiques, il est invité partout - les media veulent faire de l'audience. Peu leur importe qu'il ne soit pas un économiste, mais un professeur d'histoire. D'ailleurs, l'un explique l'autre: on peut parler simplement d'un sujet complexe quand on le connaît mal.

Intervenant récemment au Centre d'Analyse Stratégique, le bon historien qu'il est a rappelé à juste titre que les crises économiques se sont succédé depuis des siècles. Mais il ne peut pas s'empêcher de parler de l'avenir. Se transformant ainsi en économiste, il a déclaré ensuite: «Cette crise est d'une effroyable banalité». Et il a ajouté, en réponse à une question sur les perspectives de sortie: «On en sortira comme d'habitude, tout simplement, dans un an ou un an et demi.»

Se contenter de rappeler le passé ne suffit pas à fonder un tel pronostic. Car M. Marseille le sait bien, l'Histoire ne se répète pas. Il est vrai que c'est ici sans conséquence. En se montrant optimiste, il fait œuvre utile: bien que les causes de cette crise soient totalement objectives, garder confiance en l'avenir évitera de l'aggraver inutilement.

Après avoir revêtu les habits d'économiste, M. Marseille a pu présenter une fois encore sa thèse favorite: la France va mal parce qu'elle n'a pas compris qu'il fallait passer de l'ère industrielle à l'ère des services. Bien entendu, cette thèse plaît beaucoup. Il est visiblement heureux d'en être le héraut: elle est en quelque sorte son fonds de commerce. Il a donc saisi l'occasion pour déclarer que le Gouvernement avait fait fausse route en soutenant l'industrie automobile.

Or sa thèse est triplement fausse. D'abord parce que la planète n'a jamais consommé autant de produits industriels qu'aujourd'hui, et ce n'est pas fini: l'ère industrielle est en plein essor. Ensuite parce que les Français aspirent à quitter l'industrie pour travailler dans les services, et la mutation est très avancée. Enfin parce que si la France manque d'emplois, c'est au contraire parce que son industrie disparaît trop vite.

Quelques mots d'explication. Malgré les apparences, parce qu'ils sont de moins en moins chers, nous consommons toujours beaucoup de biens matériels en France. Le vrai changement est ailleurs: nous laissons de plus en plus à d'autres pays, notamment asiatiques, le soin de les fabriquer. Cela pourrait être bénéfique pour tous, car ils nous coûtent moins cher. Mais il y a une contrainte à respecter: on peut acheter des produits à l'étranger, à condition de leur vendre autant.

Or nous n'y parvenons pas. Tel est le mal dont souffre notre pays: il n'exporte pas assez pour ce qu'il importe, si bien que les services ne peuvent pas se développer suffisamment pour créer les emplois nécessaires. C'est aussi le mal dont souffrent les USA et qui est la cause fondamentale de la crise mondiale que nous vivons. Et c'est le mal que le dernier G20 a préféré ignorer.

La thèse que soutient M. Marseille était dangereuse avant la crise. Elle devient irresponsable. En effet, contrairement aux apparences, il ne propose pas de changer de cap pour redresser la situation. Il nous invite au contraire à persévérer dans l'erreur. Car la voie qu'il préconise est celle que suit notre pays depuis les années 80. Persévérer serait criminel pour les personnels de l'industrie qui ne retrouveront pas d'emploi, mais aussi pour notre société tout entière.

Le problème est que la thèse de M. Marseille n'est pas seulement la sienne. C'est surtout celle des financiers. Il l'ignore peut-être, mais il est un de leurs porte-paroles: nul doute qu'il serait moins souvent invité dans les media s'il ne confortait pas leurs objectifs. On trouve là une nouvelle illustration de leur efficacité pour faire diffuser leurs idées. Et pour faire étouffer celles des autres.

Daniel Fédou, le 11 mai 2009.