Chine: ne masquons pas la réalité.


«le Monde» du 16 avril a interrogé deux experts* sur le nouvel équilibre mondial qui se dessine. Compte tenu de leurs professions respectives, leur analyse est naturellement influencée par les aspects militaires et diplomatiques. Nous ne nous permettrons pas de discuter leurs conclusions: c'est leur domaine de compétence.

Mais, parce qu'ils tentent d'évaluer les effets de la crise actuelle, ils appuient l'essentiel de leurs argumentations sur des données économiques. La manière dont Mme Thérèse Delpech analyse ces données est, à notre avis, souvent erronée.

Elle devrait par exemple se montrer prudente dans l'interprétation du chiffre de 26 millions de chômeurs provoqués par la crise en Chine. D'abord parce que les autorités chinoises n'ont aucun intérêt à laisser apparaître que leur pays est à l'abri de la crise. Ensuite parce que la définition d'un chômeur est incertaine et varie beaucoup d'un pays à l'autre. Enfin parce qu'on ignore quel était le nombre de chômeurs antérieur. Rapporté à la population active respective des deux pays, le nombre équivalent à 26 millions en Chine est de l'ordre de 700 000 en France. C'est le niveau du chômage frictionnel, autrement dit le chômage incompressible dû aux délais nécessaires pour changer de poste en période de plein emploi. Cela pourrait bien être le cas pour ces 26 millions de Chinois, dont il est dit qu'ils ont quitté les campagnes pour venir trouver un emploi dans les villes.

Quoi qu'il en soit, il est faux de dire que «l'on voit beaucoup mieux dans cette crise la dépendance de la Chine à l'égard des Etats-Unis que l'inverse, en raison du poids des exportations dans la croissance chinoise». Les USA dépendent désormais de la Chine pour un grand nombre de produits qu'ils ne fabriquent plus. C'est une dépendance physique, et elle est forte: ils sont obligés de les lui acheter. D'autant plus que, comme il s'agit souvent de produits intermédiaires, cela resterait vrai même si les prix chinois augmentaient fortement. A l'inverse, la Chine peut se passer des achats américains, grâce à l'ampleur de ses excédents commerciaux.

Elle n'aurait d'ailleurs aucun mal à les remplacer par une consommation accrue des Chinois: son marché intérieur est suffisamment vaste pour prendre le relais. Car il est faux de dire qu' «en l'absence d'un système de santé et de retraite convenable», la Chine aurait du mal à augmenter la demande intérieure. Leur absence fait que la Chine n'a pas de stabilisateur automatique de la demande, comme les USA d'ailleurs. Mais cela n'empêche en rien une relance intérieure volontaire, dont la seule véritable contrainte est la situation de la balance commerciale. Or, à cet égard, la Chine à toutes les marges de manœuvre nécessaires.

Il est amusant de constater que Mme Delpech ajoute «surtout dans un pays dont l'épargne de la population est détenue à hauteur de 20% par des banques dont la solvabilité est douteuse». Il n'y a aucun doute en tous cas sur la solvabilité actuelle des banques américaines: elle est très mauvaise! En outre, si les Etats-Unis rencontrent de nombreux problèmes juridiques et politiques pour soutenir leurs banques, nul doute que le régime communiste chinois saurait écarter les obstacles éventuels pour soutenir les siennes - si cela s'avérait nécessaire.

On se demande par ailleurs ce qui permet à Mme Delpech d'affirmer à propos des Etats-Unis: «ce sont eux qui sortiront les premiers de cette crise». Faute d'argument, on imagine qu'il s'agit d'un acte de foi. Ce pari nous paraît pour le moins osé. Nous constatons en effet que les Etats-Unis sont en crise – et en récession – pendant que la Chine voit simplement sa croissance ralentir. Un calcul simple mérite d'être fait ici. Quand un pays occidental à population stable est en récession de 2%, le pouvoir d'achat par habitant diminue de 2% par an. Quand la croissance de la Chine passe de 10% à 6%, le pouvoir d'achat d'un Chinois augmente de 5,5% par an - sa population augmentant de 0,5% en moyenne.

«Il faut parfois garder le sens de la mesure pour la Chine, qui ne représente pas même 7% de la richesse mondiale». Curieux conseil de Mme Delpech. Les Etats-Unis eux-mêmes ne produisent qu'un cinquième de la richesse mondiale. Selon ce même critère, la Chine occupe en 2008 le troisième rang, derrière les USA et le Japon, devant l'Allemagne et la France: ce n'est pas si mal. D'autant que, selon toute vraisemblance, elle sera à la 2ème place dès 2010. Et, aux rythmes donnés plus haut, sa production serait la moitié de celle des USA dans cinq ans. Comment considérer la Chine autrement qu'un acteur économique majeur?

A l'inverse, M. François Heisbourg met le doigt sur un fait que nous considérons comme essentiel: l'endettement des ménages américains ayant désormais atteint ses limites, c'est le déficit budgétaire qui doit prendre le relais, et ce à des niveaux considérables si les USA veulent retrouver leur croissance antérieure. Or l'endettement public a lui aussi ses limites.

On regrette que M Heisbourg n'en tire pas les conséquences de manière plus explicite. Face aux financiers qui défendent de manière redoutable le système actuel, système qui sert grandement leurs intérêts, ceux qui en voient les graves inconvénients devraient s'exprimer plus clairement.

Daniel Fédou, le 27 avril 2009.


* Mme Thérèse Delpech, directrice des affaires stratégiques du CEA et M. François Heisbourg, directeur de l'International Institute for Strategic Studies.