Un livre pour rien.


Trois économistes de gauche, MM Aghion, Cette et Cohen, viennent de publier un livre qui arrive au moment opportun pour apporter un soutien au plan Valls. Que dit ce livre qui pourrait infléchir notre pronostic sur l’échec de ce plan ?

Il commence par dresser le tableau du déclin économique de notre pays. Ce tableau correspond en tous points à ce que nous écrivons ici depuis des années. Il retient en particulier comme premier critère d’évaluation le produit intérieur brut par habitant, que nous considérons en effet comme le plus pertinent pour juger les résultats d’une politique économique. Le constat est sans appel : celui du Français régresse depuis 1995 par rapport à tous les autres européens considérés. Les auteurs concluent qu’ il faut changer de manière de raisonner – « changer de modèle », qui est le titre du livre. Cette conclusion nous ravit, et pour cause : c’est pour amener nos économistes à le faire que nous avons créé Entreprise Emplois il y a plus de 20 ans maintenant.

Reconnaître que l’on s’est trompé, c’est très bien. Mais avant d’émettre de nouvelles propositions, il est sage de prendre le temps de comprendre précisément en quoi et pourquoi l’on se trompait. Or nos trois économistes sont pressés : il est vrai qu'il reste peu de temps à François Hollande pour emprunter une autre voie. Ils adoptent donc les thèses qu’ils ont combattues pendant des années. Cela présente l’avantage de supprimer toute contradiction. Malheureusement, leurs anciens contradicteurs se trompent aussi.

Prenons la préconisation d’une forte baisse des dépenses publiques, qui constitue avec la suppression du SMIC le retournement le plus spectaculaire des auteurs – et, ce qui n’est sans doute pas dû au hasard, la tâche la plus difficile qui attend Manuel Valls. L’examen des chiffres qu’ils fournissent aurait dû les amener à comprendre que le problème ne se pose pas dans les termes qu’ils ont adoptés. Il est vrai que nos dépenses publiques, exprimées en pourcentage du PIB, sont en 2012 supérieures de 16% à celles de nos voisins rhénans. Mais en même temps, la proportion des gens de 15 à 64 ans qui ont un emploi est inférieure chez nous de 15% à celle de nos voisins rhénans. Si elles étaient égales, notre PIB augmenterait de 15%, et notre ratio de dépenses publiques serait à peine supérieur au leur.

Que l’on nous comprenne bien : cela ne veut pas dire que nous n’avons pas d’économies à faire dans le secteur public [1]. Cela signifie que le problème majeur de notre pays, donc celui sur lequel nous devrions concentrer nos actions, n’est pas son excès de dépenses publiques, 1%, mais la forte insuffisance de ses emplois privés, 15%.

La cause de cette insuffisance réside dans une autre comparaison, qui figure aussi dans le livre : celle des balances des transactions courantes avec l’étranger. Excédentaires de part et d’autre en 1995, celle de la France est devenue fortement déficitaire pendant que celle des pays rhénans devenait fortement excédentaire. L’écart est considérable – plusieurs dizaines de milliards d’euros. Et ces chiffres-là ne souffrent aucune discussion.

Nos trois économistes passent à côté du problème. Et, faute de pouvoir apporter une démonstration de l’intérêt d’une forte baisse des dépenses publiques, ils se contentent de décrire les politiques suivies avec succès par trois pays : l’Australie, le Canada et la Suède. L’ennui est que ces pays diffèrent de la France sur un point capital : ils ont leur propre monnaie. Différence capitale, parce que la dévaluation monétaire permet, grâce à l’amélioration de la compétitivité qu’elle entraîne, de compenser les emplois que l'on perd inévitablement lorsqu’on baisse les dépenses publiques.

Puisque nos trois repentis se contentent des exemples étrangers pour forger leur nouvelle doctrine [2], nous les invitons à regarder ceux de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce. Car ces pays-là ont abandonné leurs propres monnaies, comme nous. La comparaison devient donc plus pertinente. Ils verront qu’ils ont certes redressé leurs balances commerciales – ce qui est en réalité l’objectif visé par l’Union Européenne lorsqu’elle préconise ces politiques – mais qu’ils n’ont absolument pas réduit leur chômage. Et qu’ils ont augmenté le niveau de leur dette par rapport au PIB.

Tel est précisément notre pronostic sur les conséquences du plan Valls. Car les pertes d’emplois dues à la baisse des dépenses publiques ne seront pas compensées par les effets insignifiants du CICE et du pacte de responsabilité sur notre compétitivité internationale. S’ils appliquent le plan Valls, les socialistes vont donc se retrouver devant leurs électeurs en 2017 avec un chômage et une dette publique qui auront encore nettement augmenté.

Daniel Fédou, le 31 mai 2014.

[1] Surtout après tant d’années passées à croire que l’on pouvait compenser les conséquences de la perte de notre compétitivité internationale par des emplois publics et des aides sociales.

[2] Si ces expériences leur suffisent pour brûler ce qu’ils ont adoré, on peut se demander pourquoi ils ont attendu si longtemps pour le faire, alors qu’elles sont achevées depuis une quinzaine d’années.